Ici-bas

Notre Vie N'est Qu'un Rêve... Les Gens Souffrent À Cause De Leur Esprit Empli D'illusions, De Folies Et De Peurs ; Mais Tout Cela N'est Qu'images Dans Un Miroir, Sans Réelle Existence.Taisen Deshimaru.

Albert Camus, Notes… Avril 1935



Premières journées de chaleur. Étouffant. Toutes les bêtes sont sur le flanc. 

Quand la journée décline, la qualité étrange de l'air au-dessus de la ville. Les bruits qui montent et s'y perdent comme des ballons. Immobilité des arbres et des hommes. 

Sur les terrasses, mauresques qui devisent en attendant le soir. Café qu'on grille et dont l'odeur monte aussi. Heure tendre et désespérée. 

Rien à embrasser. Rien où se jeter à genoux, éperdu de reconnaissance.

La chaleur sur les quais — Énorme, écrasante, elle coupe la respiration. Odeurs volumineuses de goudron qui raclent la gorge. 

L'anéantissement et le goût de la mort. Le vrai climat de la tragédie et non la nuit, selon le préjugé.

Les sens et le monde — Les désirs se confondent. Et dans ce corps que je retiens contre moi, je tiens aussi cette joie étrange qui descend du ciel vers la mer.

Soleil et mort. Le débardeur à la jambe cassée. Les gouttes de sang, une à une, sur les pierres brûlantes du quai. Leur grésillement. 

Dans le café, il me raconte sa vie. Les autres sont partis, restent six verres. Villa en banlieue. Seul, ne rentrait que le soir pour faire sa cuisine. 

Un chien, un chat, une chatte, six petits. La chatte ne peut nourrir. Ses petits meurent un à un. Chaque soir, un mort raide et des ordures. Deux odeurs aussi : urine et mort mélangées. 

Le dernier soir (il allonge sur la table ses bras qu'il écarte doucement, pousse les verres lentement jusqu'au bord de la table). 

Le dernier chat est mort. Mais la mère en a mangé la moitié. Un demi-chat, quoi

Toujours les ordures. Le vent qui hurle autour de la maison. Un piano, très loin. Lui assis au milieu de ces ruines et de cette misère. 

Et tout le sens du monde lui était monté d'un coup à la gorge. (Les verres tombent un à un, sans qu'il cesse d'écarter les bras.) Reste là plusieurs heures, tout secoué d'une colère énorme, sans phrases, les mains dans l'urine et la pensée de son dîner à faire.

Tous les verres sont cassés. Et lui sourit. « Ça va, dit-il au patron, on payera tout. »

Jambe brisée du débardeur. Dans un coin, un homme jeune qui rit silencieusement.

« Ce n'est rien. Ce qui m'a fait le plus de mal, ce sont les idées générales. » — 

Course après le camion, vitesse, poussière, vacarme. Rythme éperdu des treuils et des machines, danse des mâts sur l'horizon, roulis des coques. 

Sur le camion. Sauts sur les pavés inégaux du quai. Et dans la poussière blanche et crayeuse, le soleil et le sang, dans l'immense et fantastique décor du port, deux hommes jeunes qui s'éloignent à toute vitesse et qui rient à perdre haleine, comme pris de vertige.


Extrait de « Carnets I. — Mai 1935 – Février 1942. »
Notes Biographiques



Albert CAMUS (1913-1960)



Billet Proposé Par Aron O’Raney