Le Nain







Sur les marches d'un trône serti d'or et d'argent
Un bouffon est couché, plein de mélancolie,

Que ne peuvent aviver les beautés de l'Orient
Ni les mets délicats des festins de la nuit.


Dans le corps évidé d'un calice éclatant
Se mirent les reflets de sa difformité ;

Et ses plus chers secrets, au foyer rougeoyant,
Étalent pleins de langueur leurs effroyables attraits.


Musiques consacrées, agapes tumultuaires,
Des bacchantes poudrées se sont tues désormais ;

Quant aux râles expirés et aux soupirs clairs
Ils ne résonnent plus que dans des salles usées.


Hier il fut un dieu qui pour plaire aux hommes,
De sa voix éraillée défia le firmament ;

Aujourd'hui il n'est plus, exilé loin de Rome,
Qu'une silhouette torse s'oubliant dans l'encens.


Ajoutant à sa peine un juste châtiment
Ce fantôme a saisi de ses doigts courts et grêles,

Rire muet, une tenaille des braises arrachant
L'orbe fier et brillant du creux de ses prunelles.


- Algernon Charles Swinburne -
Billet proposé par Aron O’Raney