Parlons De Camus...






Parlons De Camus Avec Michel Onfray Et Jean Daniel


Avec Onfray apparaît un authentique « Camusien »


Auteur de « Avec Camus », Jean Daniel, qui fut l'ami de l'écrivain-philosophe, a lu "l'Ordre libertaire” de Michel Onfray. " Une bouffée de jeunesse", se réjouit-il.

Loué soit Michel Onfray qui nous invite à franchir l'année terrible sous le signe de Camus (1). Merveilleux augure. Pour moi, c'est une bouffée de jeunesse et une façon de rester dans le siècle.

Comme j'ai eu avec cet écrivain des liens d'amitié qui ont été l'honneur de ma vie, j'ai parfois redouté que ma fidélité ne parût dépassée.

Michel Onfray sait que je n'ai cessé d'adopter dans mon parcours, mes écrits, mes responsabilités des attitudes camusiennes, c'est pourquoi il me dit dans sa dédicace qu'il n'a rien à m'apprendre.

Sur les faits, peut-être, mais la façon de les ordonner et de leur procurer un sens appartient à ce philosophe décidément attachant qui s'est investi dans ce que j'appellerai un véritable pamphlet hagiographique.

Je pense à tout ce que les thuriféraires d'aujourd'hui écrivaient jadis et à tous les combats que nous avons, bien peu nombreux au départ, livrés pour en finir avec les calomnies.

Voici donc Camus adulé, célébré, et surtout transformé en recours pour une jeunesse en quête de maîtres à penser. Camus est évidemment un philosophe et Onfray a tort de penser que cela n'est pas encore admis.

Compliquons l'humeur passionnément antisartrienne d'Onfray. En fait, c'est bien Jean-Paul Sartre lui-même qui, dès 1960, au lendemain de la mort de Camus, a écrit :

« Il [Camus] représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les oeuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises » (voir le texte p. 93).

Dans cette lignée, il y a tout simplement Montaigne, Pascal, Diderot...

Et dans ce texte lyrique, précis et réparateur, il y a tout, y compris une autocritique :

une condamnation des mandarins hégéliens, des snobs de l'hermétisme, et de tous les cuistres et les dandys que Camus, prenant des risques imprudents, a pourfendus dans « l'Homme révolté ».

Comment, alors, après cet hommage de Sartre et ceux de tant d'autres, peut- on s'attarder à citer encore et toujours la misérable réflexion de Jean-Jacques Brochier faisant de Camus un « philosophe pour classes terminales » ?

Comment Michel Onfray peut-il perdre inutilement du temps à s'en indigner, et comment un échotier peut-il attribuer cette phrase à Sartre lui-même dans un article du « Figaro littéraire » ?

Il y a bien d'autres raisons de s'opposer à Sartre, et Onfray n'en laisse d'ailleurs passer aucune.

Michel Onfray a écrit un pamphlet hagiographique

J'ai évoqué un pamphlet hagiographique, un genre qui autorise l'auteur à utiliser toutes les ressources du lyrisme partisan et les recettes pugnaces de la polémique.

On découvre vite qu'il lui importe de glorifier le « vrai Nietzsche » pour mieux rendre un hommage fraternel à Camus qu'il promeut au statut de penseur des temps modernes dansant sur les braises sans Dieu ni Maître de son siècle et redonnant toutes ses lettres de noblesse à un nouvel « ordre libertaire » — puisque l'auteur ne craint pas cet oxymore.

S'il a raison d'évoquer Nietzche, ce grand libérateur qui s'est installé « par-delà le bien et le mal » dans un amoralisme désenchaîné, je reprocherai à Onfray de ne pas avoir cité également Gide que lisait Camus et qui regrettait de s'être contenté, lui, de s'ébrouer dans l'immoralisme.

C'est Gide qui, le premier, mêlant gratitude et jalousie, a enragé de voir un autre que lui exprimer si bien ce qui l'obsédait.

Cette idée que le christianisme a pu étouffer l'épanouissement créatif de l'homme avec les carcans de l'éthique va s'imposer à Gide, protestant rebelle, mais plus encore à Camus, païen amoureux de la Grèce.

L'auteur de « Noces » et de « l'Homme révolté » trouve dans Nietzsche le culte de l'immanence radicale et des triomphes du présent.

Onfray rappelle opportunément que pour Nietzsche et Camus, si « Dieu est mort », c'est parce que le christianisme — et non Jésus — l'a tué. Que de belles pages dans le livre d'Onfray sur l'aisance olympienne de Zarathoustra !

« N'y va pas, surtout, ce n'est pas pour nous ces choses-là. »

Revenons aux nombreux rappels biographiques qui irriguent et légitiment le livre.

J'ai lu certains passages, inspirés par une empathie souvent frémissante, comme on relit des contes connus.

Ainsi les passages sur les rapports de Camus avec sa mère, isolée dans son silence et sa surdité, sur la vitalité insolite et insolente de l'enfant pauvre et bientôt malade qu'il était,

sur les alternances de l'adolescent entre le paganisme hédoniste des plages d'Alger et le panthéisme mystique des ruines de Djemila,

sur cette alliance du sensualisme et du puritanisme. J'ai retrouvé tout cela, et je remercie Onfray de l'avoir évoqué avec tant de bonheur.

A propos de la mère de Camus, il eût pu citer cette phrase prononcée devant moi et que j'ai rapportée dans un de mes livres.

S'adressant à son fils qui lui apprenait qu'il était invité à l'Elysée, elle lui avait dit : « N'y va pas, surtout, ce n'est pas pour nous ces choses-là. »

Mais on ne s'éloigne jamais du dessein et des thèses du livre.

Tout est supposé conduire à un sentiment profond, commun à la fois à Nietzsche et aux anarchistes : celui du tragique, loin des illusions de l'optimisme et du confort du pessimisme.

De la nécessité de faire son métier d'homme...

Mais au nom de quoi faudrait-il choisir le « vrai Nietzsche » plutôt que celui dont les nazis ont prétendu s'inspirer ?

Au nom de quoi l'idéologie forcément contenue dans la pensée « prolétarienne » serait-elle préférable à toutes les autres formes de socialisme ?

Onfray répond : au nom de tout ce que Camus a vécu, conceptualisé et combattu.

Au nom de la nécessité de faire son métier d'homme et de savoir aimer sans rien attendre du ciel alors que l'on sait qu'il faudra mourir.

Cela implique une façon d'apprivoiser une violence à la fois inévitable et injustifiable, une révolte contre les totalitarismes tels qu'ils ont été identifiés et réunis en un seul mal par David Rousset et par Hannah Arendt,

une interdiction de s'accommoder de l'injustice, de l'humiliation et, pour être précis, du colonialisme et du capitalisme.


Albert Camus, à Paris, en 1959. (AFP)

Reste la singularité de la pensée dite « prolétarienne », ce qui me conduit aux réserves suivantes.

Il y a dans la démarche de Michel Onfray une dimension ouvriériste qui n'était pas une composante de la pensée de Camus.

La naissance en milieu pauvre, la fidélité aux enseignements de la misère, le besoin de mélanger la révolte et la sanctification, tout cela me rappelle des souvenirs.

Onfray fait de Camus, d'une certaine manière, une victime de la lutte des classes. Les bourgeois parisiens (la « pègre »), les universitaires repus et tous ceux qui parlent de la misère « en méconnaissance de cause » auraient vu dans le fils d'ouvrier capable de décrocher le prix Nobel un ennemi à abattre.

J'ai moi-même écrit des choses semblables, mais cela ne doit pas conduire à trouver dans la misère ni une vérité ni une justification. Tolstoï s'est reproché de sanctifier la misère.

« L'important est que nous soyons vous et moi déchirés »

Sur l'Algérie, j'ai eu avec Camus des rapports douloureux.

Ils se sont terminés par un mot qu'il m'a envoyé après le prix Nobel : « L'important est que nous soyons vous et moi déchirés », ce qui veut dire qu'à la fin de sa vie il n'était pas dans la certitude.

Il se trouve néanmoins que mon accord avec Onfray est presque total.

En même temps que certains leaders politiques musulmans et plusieurs écrivains, Camus a été partisan d'une autonomie radicalement égalitaire pour l'Algérie.

La colonisation, qui était arrivée à rendre un peuple étranger dans son propre pays, lui paraissait intolérable. Mais cette conception égalitaire n'impliquait ni pour les uns ni pour les autres l'indépendance.

Et quand la guerre — inévitable et injustifiable — est arrivée, il n'y a plus eu, entre la répression et le terrorisme, aucune place pour le dialogue.

C'est alors qu'à Stockholm, après la réception de son prix Nobel, Camus a osé prononcer la fameuse phrase selon laquelle il s'opposait à une conception de la justice — celle du terrorisme qui pouvait provoquer la mort de sa mère.

Citation exacte d'une déclaration trop souvent déformée :

« J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger, par exemple, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Surtout, Camus a refusé qu'un mouvement nationaliste algérien et arabe pût se déclarer seul représentant d'une nation qui n'était pas encore née.

Sur le principe, il n'avait pas entièrement tort.

A cette réserve près que c'était dans la guerre et grâce à elle que le nationalisme avait précédé la nation et prouvé désormais son existence.

En fait Camus refusait surtout l'idée que des Français depuis longtemps enracinés dans cette Algérie dont il était amoureux pussent à leur tour devenir des étrangers.

Mais tout arrivait trop tard et il se heurtait à son ennemie : l'Histoire. Je m'étais résigné. Pas lui.

Pour tout dire, si Camus était fraternellement disponible pour une cohabitation avec les Algériens musulmans, il redoutait un islam dominant et plus encore, à l'époque, les ondes de choc du panarabisme nassérien.

En dépit de son aversion pour Guy Mollet, tout occupé à dénoncer l'intervention soviétique en Hongrie, Camus ne s'est pas soucié, contrairement à Mendès France et à Raymond Aron, de prendre position sur l'expédition franco-Anglo-israélienne à Suez en 1956.

Revenons au sous-titre du livre d'Onfray, « La vie philosophique d'Albert Camus ».

L'auteur croit pouvoir parler du « nietzschéisme libertaire » de Camus.

Sans doute, et bien qu'il l'ait trouvée parfois sulfureuse, Camus n'a-t-il jamais cessé de se référer à une certaine tradition proudhonienne, celle des anarchistes espagnols et de ses amis anarcho-syndicalistes de la revue « la Révolution prolétarienne ».

Mais la seule constante, d'ailleurs soulignée par Onfray, de cette attitude est l'installation dans une hostilité à tous les pouvoirs.

Il s'agit plus souvent d'une ascèse que d'un projet et davantage d'une imprécation disciplinaire que d'un programme.

Paraphrasant Camus, Onfray parle d'une utopie modeste, pragmatique, réaliste qui mélange le consentement et la révolte, la résignation à ne rien tenter de ce qui est impossible et à tout faire dans le domaine du possible, l'acceptation d'un certain ordre ou régnerait la liberté, d'un anarchisme pacifique enfin.

Ce n'est pas tellement loin de « la vertu pathétique » que Mendès France voulait introduire dans la démocratie.


Albert Camus (Sipa)


D'autre part, Camus m'a fait partager son obsession sur le concept de la violence, qui m'a paru essentiel dans son oeuvre.

Il est, et l'on doit s'en souvenir aujourd'hui plus que jamais, le penseur qui a dit : « A partir du moment où un opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pied dans le camp de l'injustice.

« Cette réflexion, qui pourrait être de la philosophe juive et chrétienne Simone Weil, me conduit aussitôt à un problème qui m'est cher, celui du rapport de Camus avec celle qui fut l'auteure de « l'Enracinement ».

Peut-être y avait-il « le Gai Savoir » de Nietzsche dans les bagages dévastés de la voiture où Camus a trouvé la mort, mais n'oublions pas qu'en revenant à Paris, le lendemain du prix Nobel, la première chose qu'il a faite a été d'aller se recueillir sur la tombe de Simone Weil.

Qui s'en souvient ?

C'est pourtant important, car cela concerne aussi les rapports ambigus et passionnants que Camus a entretenus avec le christianisme, avec Pascal (« Il me bouleverse, mais il ne me convainc pas »), et surtout, bien sûr, avec Dostoïevski.

Toutes les semaines, Suzanne Agnelli, l'assistante de Camus chez Gallimard, remarquait qu'il changeait les tableaux qui se trouvaient au-dessus de sa tête. Il remplaçait Pascal par Dostoïevski, puis par Nietzsche.

Ignorer la dimension dostoïevskienne de Camus ou la relativiser, comme le fait Michel Onfray, au profit exclusif de Nietzsche, c'est mutiler l'auteur, appauvrir sa complexité, ne pas respecter ses contradictions.

C'est oublier que Camus a toujours refusé la transcendance sans jamais mettre en question le mystère de Jésus.

C'est de cela que nous reparlerons, au besoin avec Michel Onfray, et c'est cela qui rend Camus si passionnant, si moderne.

Et si j'aime le livre de Michel Onfray, c'est parce qu'il campe un penseur n'appelant ni à la révolte ni à l'indignation, mais qui s'est montré le frère vigilant de tous les révoltés et de tous les résistants.

En tout cas, avec Michel Onfray, nous avons affaire à un authentique camusien.


(1) « L'Ordre libertaire. La vie philosophique d'Albert Camus », par Michel Onfray.


Source : Nouvel Observateur - 12 janvier 2011 - Jean Daniel —



Billet proposé par Aron O’Raney

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