Histoire Du Mahatma Gandhi




Des orbites profondes, où brûle une flamme farouche ; un nez busqué, dont le relief s’accuse entre les joues émaciées ; un teint qu’assombrit encore la masse noire de la moustache et des cheveux ; sous d’assez chétives apparences une intense impression de force nerveuse et d’ardeur concentrée :
tel nous apparaît l’agitateur, le prophète, l’apôtre, le messie de l’Inde contemporaine, celui de qui elle attend, d’un jour à l’autre, son salut et sa liberté, — Mohandas Karamchand Gandhi.
Il aura tantôt cinquante-trois ans, étant né le 2 octobre 1869, dans la principauté dé Porbandar, au Kathîavar, dont la péninsule, évasée entre les golfes de Koutch et de Cambaye, forme l’extrémité sud de la province de Goudjerat, et relève avec elle de la présidence de Bombay.
Sa famille n’est pas de haute caste.
Son père, que certains journaux donnent pour le Dewan, c’est-à-dire le Premier Ministre, du petit État indigène où il a vu le jour, paraît n’avoir été, en réalité, qu’un simple « banyan », grand négociant d’une classe et d’une secte qui observe rigoureusement le jeûne et ne mange pas la chair des animaux.
Lui-même est demeuré strictement végétarien et ne boit autre chose que de l’eau et du lait.
Quand, après avoir terminé ses classes, après s’être marié à l’âge de douze ans, il voulut aller achever de s’instruire en Angleterre, sa mère, personne d’une haute dévotion, lui fit, paraît-il, prêter vœu de chasteté et jurer que jamais il ne toucherait ni vin ni viande.
Tout moyen nous manque de vérifier que ce serment a bien été tenu. Néanmoins, le contraire nous surprendrait. Il n’y a que les purs pour se consumer, comme celui-là, de passions idéales.
Sur ce qu’a pu être sa vie en Europe, on aimerait avoir des détails.
Vie étrange de pèlerins venus de si loin aux sources de la science et de la civilisation occidentales, et qui, tout en s’y abreuvant avidement avec une sorte de fureur insatiable, continuent d’exalter entre eux, dans de petits cercles fermés où ils ne parlent que leur langue, la terre et la tradition des ancêtres jusqu’à maudire et exécrer l’objet de leur voyage et de leur curiosité, ce monde scandaleusement insolite, dont ils veulent tout, apprendre et où ils se sentent si perdus.
Avec sa voix douce et ses manières tranquilles, Gandhi se fit beaucoup d’amis, dont bien peu eussent soupçonné la destinée qui l’attendait.
Ayant fini son droit dans l’un des vieux collèges juridiques de Londres, Lincoln’s Inn ou le Temple, il s’en retourna, comme avocat à la Cour de Bombay, exercer sa profession à Rajkot, dans sa péninsule natale.
Il n’y resta pas longtemps.
Dès 1893 à vingt-quatre ans, une affaire l’appelait en Afrique du Sud où les hommes de sa race, qui émigrent là-bas en grand nombre, étaient en butte à des vexations de toutes sortes.
Le Natal préparait une loi pour les priver de tous les droits civils et politiques.
Dans les deux républiques de l’Orange et du Transvaal, leur situation était encore plus précaire.
Gandhi les organisa en vue de la résistance ; au bout de l’année, il s’était taillé un rôle de premier plan.
Travailler à l’amélioration de leur sort était devenu désormais sa mission ; il y employait tous les procédés connus d’agitation politique.
En 1903, il se met à s’occuper de procédure devant les tribunaux du Transvaal.
À l’issue de la guerre contre les Boers et de la conquête, avait été établi un « Département Asiatique » en dépit de toutes les protestations des émigrés de l’Inde.
« Quoi ? disaient-ils : le drapeau britannique flotte maintenant sur ce pays, et l’on y maintiendrait la législation d’avant-guerre contre nous qui faisons partie de l’Empire britannique ; on nous traiterait comme des étrangers parce que nous sommes des Asiatiques ? »
Ils allaient éprouver à leurs dépens que l’Empire est une grande association volontaire de libertés fort jalouses et ne subsiste qu’autant que la métropole a soin de respecter chacune de ces libertés.
Alors, pourquoi l’Inde seule ne se verrait-elle pas respecter ?
Par une série d’amendements à la loi sur les Asiatiques, le Transvaal, en 1907, obligeait les Indiens à se faire inscrire sur les registres de police, où l’on prenait l’empreinte de leur pouce ; les empêchait de circuler librement, de passer d’un État dans l’autre ; limitait le nombre d’immigrants à admettre, leur interdisait d’amener leurs femmes, les frappait d’un impôt spécial de trois livres sterling par tête, quand ils séjournaient dans le pays au-delà de la durée du contrat de travail qui les y avait introduits.
Tel est, en effet, le paradoxe de ces pays neufs : ils entendent sauvegarder la pureté de la race blanche ; mais, pour mettre leurs ressources en valeur, les blancs ne sont pas assez nombreux et, forts de leur petit nombre, se refusent absolument à certains genres de travaux qui dès lors exigent la main-d’œuvre de couleur.
Les indigènes sud-africains n’ont pas toujours toutes les qualités requises.
D’où l’importation organisée, dans un intérêt économique, de bandes entières de travailleurs orientaux, qu’on va chercher en Chine ou dans l’Inde pour exploiter les mines ou pour cultiver les plantations de canne à sucre, et qui, liés par des engagements rigoureux, vivent confinés sur le domaine où on les emploie, dans une sorte de demi-servage.
Aux ordonnances du Transvaal, Gandhi opposait, dès le mois de décembre 1906, un mouvement de résistance passive : la loi se briserait contre cette simple force d’inertie.
Trois fois, il fut mis en prison ; huit années durant, il lutta sans désemparer contre les mesures d’exception qui atteignaient ses frères.
Les incidents se succédaient ; l’autorité sud-africaine, déportait les immigrants qu’elle ne trouvait pas dans les règles ; l’Inde leur faisait des réceptions grandioses, leur donnait de l’argent, les réexpédiait au Cap ou à Durban ; on les arrêtait de nouveau ; l’affaire se plaidait de juridiction en juridiction ; le Gouvernement des Indes se plaignait au Gouvernement de Londres, qui adressait de discrètes observations au Gouvernement de l’Union sud-africaine, sans oser lui donner l’ombre d’un ordre.
L’Inde ayant prohibé l’émigration par contrat, le ministère Botha, vers la fin de 1910, promit une réglementation générale sur le modèle australien, qui ne blesserait personne.
Le général Smuts, alors Ministre de l’Intérieur, négocia avec Gandhi : les émigrés de l’Inde (ils étaient plus de 100 000 au Natal ; plus de 10 000 au Cap et autant au Transvaal ; 253 seulement dans l’Orange où presque toutes les occupations leur étaient fermées), cesseraient leur résistance passive à la loi de 1907 ; en échange, cette loi serait abrogée ; la barrière de race disparaîtrait ; tous les immigrants seraient traités sur le même pied ; on ne leur demanderait que de connaître la langue anglaise.
À deux reprises, le projet fut abandonné.
Lorsqu’enfin il passa en juin 1913, il n’autorisait les Asiatiques à entrer que par certains ports ; il leur enlevait le droit de domicile après une absence de trois mois ; il ne soumettait qu’eux et les autres immigrants de couleur à une épreuve d’instruction ; il maintenait la possibilité d’exclure quiconque serait jugé indésirable en raison de sa race, de sa classe, de son métier ou de ses antécédents.
Au cours des débats, le ministre Fischer avait proclamé qu’étant donné le genre de vie des Indiens, l’Afrique du Sud serait bien sotte de leur accorder la plénitude des droits civils et politiques.
S’ils recouraient à la résistance passive, on les exclurait d’ailleurs nommément.
En septembre, la résistance passive et les emprisonnements reprenaient de plus belle.
En novembre, Gandhi, à la tête de 2 500 Indiens, entrait au Transvaal, rien que pour braver le comité de vigilance chargé d’appliquer la loi.
On le frappait de peines multiples ; on reconduisait tout son monde au Natal.
La grève éclatait dans les charbonnages, puis dans les plantations de canne à sucre, puis en pleine ville de Durban ; elle devenait générale au prononcé des condamnations.
L’Inde s’émouvait ; le Vice-Roi demandait et obtenait une enquête, dont le résultat, favorable à ses nationaux, leur donna en partie satisfaction.
Gandhi avait bien mérité de sa patrie ; pour la servir, il avait sacrifié tout son patrimoine ; il gagnait sa vie de ses mains en faisant métier de savetier.
En 1915, il rentrait aux Indes, en passant par l’Angleterre, où il contribua à organiser un corps d’étudiants indiens pour le service d’ambulance sur notre front comme il avait fait pendant la guerre boer et la guerre de 1906 contre les Zoulous.
Au printemps de 1918, il participait encore à des conférences convoquées à Simla par le Vice-Roi pour aviser au moyen de redoubler l’effort guerrier.
Un an ne s’était pas écoulé qu’en février 1919 il recommençait à prêcher la résistance passive, cette fois contre les autorités britanniques elles-mêmes.
En mars-avril, les désordres dans le nord de l’Inde tournaient à la rébellion ouverte.
Gandhi s’apprêtait à pousser le mouvement au Pendjab, quand le lieutenant-gouverneur le fit arrêter et reconduire à Bombay.
Peu après avait lieu la sanglante répression d’Amritsar, dont les échos n’ont pas cessé de retentir.
Gandhi, dont elle n’a pu qu’exaspérer les griefs, n’en conseilla pas moins, par son manifeste du 18 avril, de suspendre la désobéissance aux lois.
« II n’avait pas mesuré à leur juste puissance les forces du mal », écrivait-il.
En décembre 1919, le Parlement de Westminster achevait de voter l’ensemble de réformes qui, pour récompenser les loyaux services de l’Inde pendant la guerre, conformément aux promesses solennelles du 20 août 1917, l’appelaient à élire désormais la plus grande partie des assemblées et des conseils chargés de la gouverner, et à faire ainsi un grand pas dans les voies du régime représentatif qui aboutirait un jour à la pleine autonomie.
Le mot d’ordre lancé par Gandhi fut de ne prendre aucune part aux élections ; sous aucune forme il ne fallait seconder l’action de l’intrus britannique.
Qu’aucun électeur ne vote ! qu’aucun candidat ne se présente ! que les avocats cessent de plaider et les juges de siéger !
Que les fonctionnaires se démettent, qu’ils renoncent à leurs titres et à leurs dignités ! que les maîtres refusent d’enseigner à l’occidentale, que les parents retirent leurs enfants des écoles, des collèges, des universités d’État, où l’on ne dresse que des esclaves !
Que tous abandonnent l’usage des produits européens, des étoffes européennes, des étoffes où il entre des matériaux importés d’Europe ; qu’ils filent et qu’ils tissent eux-mêmes leurs propres vêtements !
Qu’ils proscrivent les liqueurs fortes ; qu’ils ne prennent plus ni sucre ni thé, puisque c’est maintenant le capitalisme européen qui les fabrique ou les cultive ; qu’ils demandent toute leur nourriture au sol natal !
Qu’ils ne donnent plus un sou aux entreprises britanniques ! Maris et femmes, restez plutôt sans enfants que d’en procréer dans la nuit de ce temps où la civilisation occidentale a posé son sinistre sceau !
Ce n’est point le suicide de la race. Ce n’est point même un vœu de continence prolongée.
Dans cette vision apocalyptique, la consommation des choses est proche.
Si le peuple de l’Inde craint Dieu et suit fidèlement ces préceptes de non-coopération, avant un an, avant six mois il sera maître de ses destinées ; le joug étranger se sera évanoui.
Si, après cela, les Anglais désirent encore rester dans l’Inde, libre à eux ; mais ils ne le désireront sans doute pas, une fois qu’ils n’auront plus rien à y gagner.
L’essentiel, c’est que les fils du sol reprennent en mains le gouvernement d’eux-mêmes, rebâtissent leur culture sur les solides fondements des Vedas, développent leur civilisation dans le sens des traditions antiques.
La civilisation de l’Inde ancienne est sans égale : on lui reproche de n’avoir pas progressé ! mais c’est précisément là son mérite, son ancre de salut, la preuve qu’elle demeure foncièrement saine.
La civilisation de l’Occident, elle, est pourrie ; elle est de nature satanique.
Sa démocratie n’est que duperie. La « mère des Parlements », sur laquelle on convie l’Inde à prendre modèle, « n’est qu’une femme stérile n’ayant jamais accompli de son propre gré un seul acte qu’on puisse appeler bon ; courtisane et maîtresse entretenue du Ministère au pouvoir. »
Tel se présente ce nationalisme, à la fois traditionaliste et mystique, profondément enraciné dans le passé et qui se retourne de tout son élan vers ce passé. On a bien pu dire, à ce point de vue, qu’il est essentiellement réactionnaire.
Il n’a rien de commun avec les doctrines « avancées » des révolutionnaires de chez nous, ni même des bolchévistes russes, qui tous conçoivent le progrès comme le développement indéfini d’une ligne droite où ils font figure d’avant-garde. Pour Gandhi, la vérité est en arrière : nous lui tournons le dos.
Expert autant que n’importe qui à se servir, au profit de sa cause, de toutes les inventions les plus modernes, il les condamne toutes cependant, presse, chemins de fer, télégraphes, téléphones. Il veut restaurer la vie simple, qui est aussi la vie vertueuse.
Lui objectez-vous que l’Inde, abandonnée à elle-même, ne sera pas de taille à se défendre ? Il vous dira qu’aucun danger ne saurait la menacer dans les hauteurs spirituelles où elle se sera élevée.
À sa doctrine de non-coopération se juxtapose une doctrine de non-résistance au mal, qui l’a fait comparer à Tolstoï : influence positive, et non simple rencontre d’idées.
En décembre 1908, le sage, à demi oriental, de Yasnaya Polyana publiait une Lettre à un Hindou, qui qualifiait « d’effroyable absurdité historique la prétention de guérir, en l’européanisant par les moyens de la puissance moderne, un pays en possession séculaire du trésor moral le plus sacré, dont cette panacée spirituelle : le Bouddhisme ».
Le règne des Anglais sur l’Inde est un grand mal : « ne combattez pas le mal, mais n’y prenez aucune part. Refusez de coopérer en aucune, manière à l’administration gouvernementale, à la marche des tribunaux, à la perception de l’impôt, surtout au recrutement de l’armée ; et nulle puissance au monde ne sera capable de vous subjuguer. »
Toute la tactique de Gandhi est ici en germe.
Dans sa lutte contre l’autorité anglaise, à qui il ne reproche point d’être anglaise, mais d’être le véhicule d’une influence extérieure, d’un génie contraire à celui de l’Inde, il a recommandé d’abord de ne pas payer l’impôt ; les premiers chocs se sont produits, quand, à sa voix, les paysans ont refusé leurs fermages.
Ligué depuis le courant de 1920 avec les Mahométans qui ne pardonnent pas à l’Angleterre de tenir Constantinople et d’humilier le Califat, il mêle ses préceptes tolstoïsants à leurs citations du Coran, pour arrêter le recrutement d’une armée peut-être destinée à combattre les Turcs.
En septembre 1921, les deux frères Ali sont poursuivis pour propagande antimilitariste.
Au compte rendu de leur procès, imprimé, en octobre, à Karachi, sur de mauvais papiers à chandelle, Gandhi signe un avant-propos qui célèbre la vertu libératrice de la franchise et de la vérité, dussent-elles paraître un peu rudes.
La presse anglaise n’avait longtemps parlé de lui qu’avec les plus respectueux égards ; rien, chez lui, de l’ambitieux vulgaire ; une personnalité vigoureuse et belle qui agit sur les plus puissants ressorts ethniques, sociaux et religieux de sa race, et qui se pose en champion des croyances et des coutumes d’autrefois ; idéaliste implacable et peu pratique, mais sincère ; visionnaire, fanatique, agitateur dangereux, c’est vrai, mais dont l’exaltation spirituelle et la ferveur d’altruisme se sont assigné pour modèles les plus grands maîtres religieux de tous les temps, le plus grand de tous, le Christ qu’il admire sans l’adorer.
Pourtant l’inquiétude point et grandit.
Le Gandhi d’aujourd’hui est bien différent du Gandhi d’il y a vingt ans ou même d’il y a huit ans, écrit le Times en décembre 1920.
Il peut avoir gagné en stature spirituelle ; il a certainement perdu en équilibre et l’équilibre n’a jamais été son fort.
Sans doute est-ce d’Afrique du Sud qu’il a rapporté cette amertume, à voir traiter ses compatriotes en parias. Ce qui se passait en Afrique du Sud se passait aussi ailleurs.
Cela se passe encore en Afrique Orientale, et ce qu’en dit le Ministre des Colonies, M. Churchill, n’est pas pour apaiser les susceptibilités d’une race justement fière de sa culture et de son antiquité.
La victoire des Japonais sur les Russes a rendu à tout l’Orient confiance en lui-même.
La proclamation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a fait qu’encourager l’esprit de revendications.
La propagande de Moscou entretient l’effervescence. Enfin mesurerons-nous jamais à quel point une trop familière fraternité d’armes, et les soins mêmes, donnés par des femmes blanches aux hospitalisés orientaux comme aux autres, ont achevé de ruiner ce que notre Occident pouvait encore conserver là-bas de mystérieux prestige ?
Quoi qu’il en soit des causes, les effets s’étalent à tous les yeux. Le désordre et les violences, les conflits meurtriers surgissent, chaque jour plus graves et plus nombreux, de cette campagne de non-coopération. Gandhi a beau répéter qu’on ne doit pas résister au mal ; il a beau ressasser son évangile d’amour et d’oubli du moi : les foules lui échappent ; une partie de ses disciples le jugent trop modéré et l’ont déjà dépassé. À chaque effusion de sang, il jeûne et fait solennellement pénitence ; il ordonne de suspendre le mouvement.
Huit jours après, il recommence. Ascète et saint qu’il est aux yeux des masses et peut-être en réalité, cela ne l’empêche pas d’avoir toute l’astuce d’une singulière expérience politique.
En condamnant la violence, ne cherche-t-il pas surtout à détourner de lui les foudres du pouvoir ? Qu’attendent les autorités britanniques pour couper court à sa malfaisance en le mettant sous les verrous ?
Craint-on qu’il ne se pare de la palme du martyre ?
Craint-on que ses partisans ne s’insurgent ?
Il est le « Mahatma », le grand inspiré, qui passe pour posséder des pouvoirs extraordinaires et pour commander aux forces de la nature.
L’Inde, toute pleine encore de thaumaturges et de prodiges, est convaincue que le Gouvernement a peur de lui, que le Gouvernement ne peut seulement pas le toucher, qu’il se jouera de la police, des juges et des portes des prisons.
« Empoignez l’ortie à pleine main et vous verrez qu’elle ne pique pas autant que vous le pensiez », s’écrie dans les colonnes du Times un ancien gouverneur de Birmanie et membre du Conseil de l’Inde, qui est pour la manière forte.
Après mainte hésitation et maint contre-ordre, le Vice-Roi des Indes a, le samedi 11 mars, fait inculper Gandhi d’excitations à la sédition.
Au milieu des cantiques de ses fidèles, il a été arrêté sans fracas dans sa résidence d’Ahmedabad. « Travaillez ferme et sans vous lasser », leur a-t-il dit, en exhortant tous ceux qui aiment l’Inde à maintenir une paix parfaite d’un bout à l’autre du pays.
Nul ne lui a désobéi jusqu’ici. Le Gouvernement britannique est le premier surpris de ce grand calme, presque alarmant.
Entre ceux qui approuvent l’arrestation et ceux qui estiment que jamais plus lourde faute n’a été commise, les arguments continuent à s’échanger. Le sort d’un grand Empire tremble dans la balance.
À la veille de la guerre, le Gouvernement impérial décidait de transporter à Delhi la capitale, dont les travaux grandioses sont à peu près terminés aujourd’hui. Et voici qu’on en tire des présages sinistres.
Delhi, l’antique cité dont le sol est fait des décombres des civilisations et des dynasties et où l’on pourrait déchiffrer l’histoire de l’Inde comme on déchiffre l’histoire de la terre aux couches de terrains superposées !
La capitale superbe qui s’y établit ne va-t-elle pas bientôt simplement ajouter sa ruine à ces ruines ? Crainte qui porte en elle sa propre puissance de réalisation pour un peuple superstitieux.
Mais avec le Trône de l’Empereur-Roi qui vit à Londres, l’Inde est-elle bien sûre que ne s’écroulera pas le meilleur, d’elle-même et de son rêve national ?
Nous oublions trop combien de races, de langues, de religions, de castes différentes et rivales se partagent les trois cents millions d’habitants de cette immense péninsule.
Seule, la commune loi britannique y préserve, avec l’ordre et la paix, l’apparence de l’unité. Hindous et Mahométans, négligeant un instant leur vieille querelle, s’accordent à refuser d’obéir aux lois.
Mais déjà, l’été dernier, les Musulmans du Malabar massacraient les Hindous qui ne voulaient pas se convertir à leur foi.
Que sera-ce quand l’adversaire commun aura disparu et qu’ils se retrouveront seul à seul dans l’arène ?
Le Mahatma, qui volontiers reprocherait au Christ de n’avoir pas été assez Christ, est-il sûr de réussir, mieux que le Christ, à faire régner du jour au lendemain parmi les hommes la loi d’amour et de fraternité, sans parler de toutes les autres vertus chrétiennes ou védiques ?
C’est sous tous les climats le miracle des miracles, la condition et la clé de tous les autres ; la sagesse hindoue elle-même n’en possède pas le secret ; il n’a été donné de le découvrir ni à la noblesse d’âme, ni au zèle de charité, ni aux prières, ni aux austérités, ni aux souffrances de Gandhi.

Publié dans la Revue de Paris – le 1er avril 1922


Jean-Augustin Léger
Texte proposé par Aron O’Raney

La Mer







J’ai besoin de la mer, car elle est ma leçon :

je ne sais si elle m’enseigne la musique ou la conscience :

je ne sais si elle est vague seule ou être profond
ou seulement voix rauque ou bien encore conjecture
Éblouissante de navires et de poissons.

Le fait est que même endormi
par tel ou tel art magnétique, je circule
Dans l’université des vagues.

Il n’y a pas que ces coquillages broyés
comme si une tempête tremblante
annonçait une lente mort,

non, avec le fragment je reconstruis le jour,
avec le jet de sel, la stalactite,
Et une cuillerée de mer, la déesse infinie.

Ce qu’elle m’a appris, je le conserve !
C’est l’air, le vent incessant, l’eau et le sable.

Cela semble bien peu pour l’homme jeune
qui vint ici vivre avec ses feux et ses flammes,

et pourtant ce pouls qui montait
et descendait à son abîme,

le froid du bleu qui crépitait
et l’effritement de l’étoile,

le tendre déploiement de la vague
qui gaspille la neige avec l’écume,
le pouvoir paisible et bien ferme,

comme un trône de pierre dans la profondeur,
remplacèrent l’enceinte ou grandissait

la tristesse obstinée, accumulant l’oubli,

et soudain, mon existence changea :
J’adhérai au mouvement pur.



Pablo Neruda
Texte Proposé par Aron O’Raney

Le Bon Départ…






Commence la journée de la bonne façon,

Dans l’Unité avec Moi !


Alors rien ne pourra te déséquilibrer au cours

De cette journée.


Au début, lorsque tu commences à vivre cette vie

Spirituelle, tu dois faire un effort conscient pour

T’harmoniser,

Mais au fur et à mesure que tu la vis,

De plus en plus, et qu’elle devient partie de toi,

Elle ne demande plus d’effort, et tu vis d’une telle

Maniére qu’elle est toi.


Tu trouves une grande joie et une grande liberté.


Tu n’as pas à passer la moitié de ton temps en prière

À rechercher le pardon, à avoir peur de faire

Ce qu’il ne faut pas, ou inquiet au cas

Où tu serais sur le mauvais chemin et

Irais à contre-courant.


Lorsque tu fais des erreurs, tu acceptes le pardon

Tout de suite, et tu es déterminé à ne pas refaire

Les mêmes erreurs.


Tu avances, jusqu’à ce que vivre de cette façon cesse de

Constituer un effort et devienne une vraie joie.



Et tu sais ce que c’est de faire « Un » avec « Moi »

Et d’être parfaitement en paix !




Eileen Caddy – « La petite voix »

Texte proposé par Aron O’Raney

Vaincre Ses Émotions




Toutes les émotions sont fondées sur la peur : la peur de l’inconnu, d’avoir faim ou soif, chaud ou froid, de perdre ses proches ou ses amis, de perdre sa position sociale ou sa sécurité matérielle, etc. sans oublier la peur viscérale de la maladie, de la vieillesse et de la mort.

– En relation avec le désir, c’est la peur d’être séparé de ce qui est agréable.
– Avec l’aversion, c’est la peur de rencontrer ce qui est désagréable.
– Avec la jalousie, c’est la peur d’être dépassé par les autres et de ne pas pouvoir atteindre ses objectifs.
– Avec l’orgueil, c’est la peur d’être critiqué ou de ne pas être reconnu par les autres.
– Avec l’ignorance, c’est de redouter le changement et de nier l’impermanence de tous les phénomènes.

Notre situation dans le monde est souvent difficile, car le bonheur nous échappe et la souffrance nous poursuit. Sortir de cette impasse va être la découverte de quelque chose de nouveau.
Il faut avoir le courage de dépasser ses peurs et de développer une confiance suffisante pour aller vers ce que l’on ne connaît pas encore.
Les murs de notre prison doivent se rapprocher de plus en plus de nous, jusqu’à presque nous étouffer, afin de chercher la sortie de secours.
Lorsque la souffrance devient intolérable, c’est la clé de la confiance en soi et en autrui qui va permettre d’ouvrir la porte de notre emprisonnement.
A partir de ce moment-là, on est capable de laisser ce qui est connu pour aller vers l’inconnu, de changer nos mauvaises habitudes pour se tourner vers ce qui est bénéfique, de transformer notre vision négative de l’existence en une vision positive.
Avant, c’était l’état d’angoisse qui nous empêchait de nous lancer sur le chemin de la libération. Maintenant, c’est le moment où nous prenons « Refuge » dans une tradition spirituelle qui est authentique.
Quand on prend Refuge et que l’on développe l’Esprit d’Éveil, on lâche le contrôle sur ses tendances névrotiques pour s’ouvrir à une autre dimension de l’esprit.
On prend le risque de quitter l’espace restreint qui nous était familier pour découvrir une nouvelle perspective de la vie.
Le but, c’est l’état d’Éveil ; le chemin, c’est l’enseignement ; les guides, ce sont tous les amis spirituels.
Dans le Bouddhisme, on les appelle les « Trois Joyaux » : Bouddha, Dharma et Sangha.
Prendre refuge et développer la Bodhicitta signifie abandonner tout son être, corps – parole et esprit, à cette dimension de l’esprit qui est au-delà de la peur et de la souffrance.
C’est un processus d’ouverture, comme une fleur qui s’épanouit au printemps. Au début, à cause des doutes, on est un peu fermé comme un bourgeon.
Puis, peu à peu, on ose s’ouvrir à la lumière de la sagesse, de l’amour et de la compassion, ainsi qu’à toutes les qualités qui sont déjà potentiellement en chacun de nous.
L’instant où la peur cesse, c’est quand on expérimente la nature essentielle de notre esprit. Toute la saisie dualiste, toutes les émotions conflictuelles se libèrent dans cette ouverture totale de l’esprit.
Il n’y a plus quelqu’un qui veut toujours tout contrôler et qui est toujours en train de lutter pour avoir la victoire sur le monde.
C’est la compréhension qu’il n’y a plus rien à défendre et que toutes nos craintes n’étaient que l’effet de la saisie égocentrique, qui n’a absolument aucune réalité au niveau ultime.
Lama Namgyal



Texte Proposé par Aron O’Raney

Histoire Des Templiers



L'ordre religieux et militaire du Temple dont l'emblème était la croix pattée fut fondé en 1118 à Jérusalem par le chevalier Hugues de Payns, Geoffroy de Saint-Omer son lieutenant et sept autres chevaliers.
Ils furent logés, à la création, dans une aile de la mosquée d'el Aqsa (ancien temple des Hébreux, d'où le nom que prit l'ordre). Les dignitaires étaient vêtus vers 1134 de la chlamyde (manteau militaire) blanche portant la croix pattée.
Les écuyers et les servants étaient vêtus de noir.
Les Templiers étaient Des Moines, ils appartenaient à un ordre religieux et non séculier, mais c'était aussi des soldats qui ne vivaient pas à l'abri derrière les murs d'un monastère.



L'Ordre avait à l'origine, pour but de défendre les pèlerins en route vers la Terre Sainte, des attaques dont ils étaient victimes de la part des Sarrasins.
L'ordre s'enrichit considérablement, notamment grâce aux donations que lui faisaient seigneurs et bourgeois préoccupés du salut de leur âme, mais peu enclins à affronter les risques de la Terre Sainte.
Ils luttèrent contre les infidèles avec vaillance et abnégation.
Partout s'élevèrent bientôt des commanderies; il y en avait environ neuf mille en Europe lors de l'arrestation des chevaliers, dont 1700 en France.
Ce n'était pas des forteresses (sauf dans la péninsule ibérique), mais généralement des exploitations plus ou moins fortifiées, possédant une chapelle et souvent une piscine pour élever du poisson.
En 1140, l'Ordre s'installa à Paris, et y édifia une place forte jouissant de toutes les franchises et où vivaient artisans, commerçants, et corps de métiers de toute nature, surtout des bâtisseurs.
Par contre, en orient, l'ordre installa des "Kracs", formidables forteresses qui résistèrent longtemps aux assauts des infidèles.



Au début du 13e siècle, l'Ordre possédait non seulement de nombreux domaines et châteaux, mais il était devenu la première puissance bancaire du temps.
Après la reconquête de la Palestine par les musulmans, les Templiers se replièrent sur leurs possessions européennes.
Mais leur richesse et leur puissance excessive suscitèrent rapidement la convoitise et l'inquiétude des Rois.
L'Ordre était devenu une formidable puissance, un état dans l'état.
De plus, le roi Philippe Le Bel avait besoin d'argent et la terre Sainte étant perdue, l'Ordre n'avait plus sa raison d'être en France.
En 1307, Philippe Le Bel et son chancelier Guillaume de Nogaret ordonnèrent l'arrestation de tous les membres de l'ordre qui étaient en France, et la confiscation de leurs biens.
Après un procès au cours duquel les Templiers furent accusés de crimes invraisemblables, le roi obtint du Pape Clément V la dissolution de l'Ordre.
Le grand maître Jacques de Molay et ses principaux acolytes furent condamnés à périr sur le bûcher en 1314.
Les biens de L'Ordre des Templiers saisis, furent remis à l'Ordre des Hospitaliers.

Source: http://www.letemple.net/templiers

Texte proposé par Aron O’Raney

L’Énigmatique lettre 'G'





La lettre G qui figure au centre de l’étoile flamboyante garde bien son secret et constitue depuis longtemps une énigme pour les maçons.

Nos frères anglais ont autrefois assimilé les lettres du mot God aux initiales des mots Gamel, Oz, Dabar, qui signifiaient Beauté, Force, et Sagesse.

Cherchant toujours une explication plausible dans la tradition hébraïque, certains spécialistes ont cru discerner une relation de cause à effet avec le Iod, le mot God n’aurait été qu’une déformation du Yod.

Ces pistes se trouvent Aujourd’hui totalement abandonnées et l’on en revient aux fondements de l’art de bâtir.

Samuel Prichard, dans sa Masonry Dissected, de 1730, apportait déjà une lumière avec cette question d’un catéchisme du grade de Compagnon :

« What does that G dénote? »
« Géometry or the fifth science! »

Cela prenait une valeur d’autant plus particulière, qu’à ce grade, le Grand Architecte devenait le Grand Géomètre de l’Univers.

L’interprétation actuelle va dans le sens de l’exaltation de la « géométrie ». Les alphabets les plus anciens, phéniciens et grecs, comportaient l’un, le Ghimmel, l’autre, le Gamma, qui avaient tous deux la forme d’une équerre, cet outil devenu aujourd’hui l’emblème de la fonction « créatrice » du Vénérable Maître.

Compte tenu de l’importance du nom de Dieu (El Schaddaï) qui se trouvait vénéré, depuis le 17e siècle, par les maçons opératifs et qui s’exprimait par les valeurs 3, 4, 5 attachées à l’équerre, cet « outil » avait alors la valeur que revêt aujourd’hui le delta dans les loges.

Il s’avère évident que lorsque les maçons spéculatifs ont désacralisé l’équerre en 1’affectant au travail, il leur a fallu substituer un nouvel emblème divin à l’ancien : ce fut le delta.

Mais par ailleurs, la mention de Grand Architecte de l’Univers et les nouvelles Lumières de la Maçonnerie : la Bible, l’équerre et le compas au lieu du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ne satisfaisant pas totalement les puristes, adversaires d’Anderson et de sa déchristianisation de la Maçonnerie, l’étoile du berger, ou étoile de Noël, fut adoptée.

Elle devint l’étoile flamboyante, celle qui conduit vers le Christ et réintroduisait dans une Maçonnerie « modernisée » les valeurs chrétiennes vénérées par les frères opératifs.

Afin d’affirmer la prééminence de Dieu, ces frères d’Outre-Manche établirent que cette lettre G remplacerait l’ancienne équerre et que désormais « she stands for God ».

Enfin la phrase : « He that was taken up the pinnacle of the holy Temple » est interprétée par certains comme l’identification du GADLU au Christ lui-même via le symbolisme de la pierre angulaire.

Cette lettre G (1) suscitant d’innombrables interrogations, de nombreux maçons ont fait le tour des alphabets de toutes les langues, tentant en vain de forcer l’interprétation dès qu’un mot commençait par cette lettre.

Les associations les plus diverses ont perduré jusqu’à nous et l’on rencontre encore parfois les G pour Gnose, Gloire, Grandeur, Gravitation, Génération, etc.

Or gnose s’imposait d’autant moins que les rites traditionnels, opératifs et anciens, ne véhiculaient (cela reste vrai aujourd’hui) aucun corpus à caractère gnostique.



Au contraire, la Maçonnerie opérative, fondamentalement catholique, ignorait superbement les évangiles apocryphes en général et celui de Thomas en particulier.

Seul le Rite Ecossais Rectifié, rite moderne, possède une trame gnostique et, malheureusement pour les tenants de cette thèse, la lettre G n’y tient pas une place plus importante qu’ailleurs.

On peut même supposer le contraire puisqu’au deuxième degré de ce rite, le nombre mystérieux du grade, comme l’étoile (ambivalente), comporte certains dangers.

Cette conception rectifiée, qui vient des « Elus Coëns », ouvre une perspective nouvelle.

Si on observe la lettre G, on constate qu’il s’agit d’un cercle brisé. Cette figure circulaire se trouve commencée et une portion de droite vient briser ce mouvement en changeant le tracé de direction.

La ligne droite, intervenant comme un élément de l’illusion et restant le produit d’un postulat dans un monde terrestre et sphérique où tout ce qui se situe à sa surface s’avère obligatoirement courbe, pourrait signifier la non-réalité ou l’incarnation (2).

Pourquoi ce parcours terrestre risque-t-il de se voir brisé par l’illusion ou condamné à l’entrée dans le néant ?

La recherche de la réponse constitue l’un des éléments du travail du maçon.

Quant à l’analyse de l’expression sonore, la lettre G se caractérise par un son bref qui ne se prolonge par aucune vibration, comme s’il s’agissait d’un «expir» brisé.

La lettre G pourrait intervenir comme la marque d’un avertissement capital, à ce degré charnière du système bleu, qui n’existe qu’au Rite Ecossais Rectifié, avec la maxime :

« Celui qui étant entré dans le chemin de la vérité n’a pas le courage de persévérer est cent plus à plaindre qu’il n’était auparavant ».

Celui qui a commencé son chemin vers la Lumière ne peut faiblir, dévier ou abandonner, sous peine d’avoir à payer un jour un prix redoutable.

La lettre G est-elle l’emblème ou la conséquence de cette maxime ?

Il appartient à chacun d’en chercher la réponse…


(1) Le rituel du rite français stipule « La lettre G que vous voyez au centre de l’étoile, nous présente deux grandes et sublimes idées, l’une est le monogramme d’un des noms du Très-Haut, source de toute lumière, de toute science ; la seconde idée que cette lettre nous présente, résulte de ce qu’on l’explique communément par le mot « géométrie ». Cette science a pour base essentielle l’application de la propriété des nombres aux dimensions des corps, et surtout au triangle auquel se rapportent presque toutes leurs figures, et qui présente des emblèmes si sublimes.

(2) L’incarnation est une « non-réalité », un fantasme, une illusion au regard de l’éternité, tout ce qui se trouve voué à disparaitre n’ayant en fait jamais existé.


Source documentaire : La Formation Maçonnique – Christin Guigue –
Texte proposé par Aron O’Raney

La Patience





A bien des égards, la vertu de patience est proche de la sérénité. L’homme serein est armé de patience.

Celle-ci, pourtant, revêt un sens plus profond.

En grec, « patience » se dit hypomone, qui signifie « rester en dessous, porter, supporter, endurer quelque chose, résister ».

La Patience est une sorte de colonne qui porte l’Existence.

Le terme latin de patientia est, quant à lui, à rapprocher du mot pati, qui désigne la « souffrance ».

En Grèce, Ulysse, « l’endurant », était considéré comme un modèle de patience – vertu qui, selon la philosophie stoïcienne, nous permet de maitriser ce qui nous paraît difficilement supportable.

La patience est considérée comme la vertu des sages.

Grégoire le Grand (vers 540-604 apr. J.-C.) voit en elle la source et la gardienne de toutes les vertus.

Dans l’Epitre aux Romains, Paul associe la patience à l’espoir :

Que dis je ?

Nous nous glorifions encore des tribulations,sachant bien que la tribulation produit la constance, la constance une vertu éprouvée, la vertu éprouvée l’espérance « épître aux Romains 5, 3 SQ.»

Qui patiemment endure les peines de l’existence gagne en persévérance et songe à son salut, animé d’espérance.

Parce que nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous pouvons supporter avec patience les maux de la vieillesse : « Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec constance » – épître aux Romains 8, 25 –.

Etre patient signifie supporter son prochain avec ses défauts et ses faiblesses, ce qui est souvent pénible.

La patience implique donc une forme de souffrance :

L’autre me fait souffrir, mais je le soutiens, je l’accepte tel qu’il est.

La vertu de patience est indispensable au bon fonctionnement de toute communauté.

Saint Benoît exhorte ses moines à « se traiter les uns les autres avec prévenance et dans le respect mutuel ; à supporter leurs faiblesses physiques et de caractère avec une inépuisable patience » – Règle de Benoît 71,4 SQ –.

S’ils ne s’arment pas de patience, les gens âgés ne peuvent cohabiter dans la paix.

Ne pouvant plus modifier leur caractère, ils doivent mutuellement s’accepter.

Au sein de la famille, la patience est l’affaire de tous.

Il arrive que le vieil homme, jadis d’une discipline exemplaire, se laisse aller – notamment dans sa façon de se tenir à table – à une certaine négligence.

La critique permanente ne peut que le blesser ; peut-être ignorons-nous combien il souffre de voir sa main trembler.

La patience porte l’autre. Soutenu, ce dernier a le sentiment réconfortant et sécurisant d’être accepté quelles que soient ses faiblesses.

Mais c’est surtout envers lui-même et ses difficultés à accomplir certaines tâches que le vieil homme doit faire preuve de patience.

Celle-ci au reste n’est pas l’apanage de la vieillesse – combien de vieilles personnes sont d’une impatience extrême !

Un frère, dont j’ai toujours apprécié l’aménité et la vivacité, m’a confié que l’âge le rendait plus susceptible et impatient.

Il convient en ce cas d’acquérir la vertu de patience par un travail volontaire.

Le vieil homme doit cesser de se croire capable de tout faire aussi vite que par le passé ; il doit se défaire du sentiment d’être sûr et solide qui l’habitait jadis.

Il doit enfin apprendre à se supporter, car nombre de ses gestes requièrent davantage de temps qu’autrefois et son corps s’affaiblit.

L’humour aide à devenir patient.

Les gens âgés qui, conscients de leurs faiblesses, sont capables d’en rire facilitent la tâche à leur entourage.

Voici ce que Hermann Hesse écrit à propos de la vertu de patience qui distingue la vieillesse :

« Ici, au jardin des vieillards, fleurissent maintes plantes dont nous ne songions jadis guère à prendre soin.

La noble patience y fleurit, nous rendant plus sereins, plus indulgents.

Moins nous aspirons à intervenir et à agir, plus nous sommes à même d’observer la vie de la nature et celle de nos semblables, d’y prêter une oreille attentive et de la laisser défiler sans la critiquer, ne laissant, soit avec sympathie et regrets tacites, soit avec rires, allégresse et humour, de nous étonner de sa diversité. »

Être patient, en substance, c’est laisser les choses telles quelles, au lieu de les juger ou de les interdire.

Celui qui fait preuve de patience s’autorise à être tel qu’il est, tolère ses humeurs et ses faiblesses.



Anselm Grün – Le Moine Thérapeute
Extraits de « L’art de bien vieillir » Albin Michel -

Texte Proposé par Aron O’Raney

Un Jour, Un Jour





Tout ce que l'homme fut de grand et de sublime
Sa protestation, ses chants et ses héros
Au-dessus de ce corps et contre ses bourreaux
A Grenade aujourd'hui devant le crime

Et cette bouche absente et Lorca qui s'est tu
Emplissant tout à coup l'univers de silence
Contre les violents tourne la violence
Dieu le fracas que fait le poète qu'on tue!

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillage au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme l'oiseau sur la plus haute branche

Ah je désespérais de mes frères sauvages
Je voyais, je voyais l'avenir à genoux
La Bête triomphante et la pierre sur nous
Et le feu des soldats porté sur nos rivages

Quoi toujours ce serait par atroce marché
Un partage incessant que se font de la terre
Entre eux ces assassins que craignent les panthères
Et dont tremble un poignard quand leur main l'a touché

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillage au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme l'oiseau sur la plus haute branche

Quoi toujours ce serait la guerre la querelle
Des manières de roi et des fronts prosternés
Et l'enfant de la femme inutilement né
Les blés déchiquetés toujours des sauterelles

Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue
Le massacre toujours justifié d'idoles
Aux cadavres jetés le manteau de paroles
Le bâillon pour la bouche et pour la main le clou

Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange
Un jour de palme un jour de feuillage au front
Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront
Un jour comme l'oiseau sur la plus haute branche





Louis ARAGON (1897-1982)
Texte Proposé par Aron O’Raney