Il y a des silences lourds, qui n’en finissent pas : le désert est entre nous.
La distance qui nous sépare semble infranchissable, nous avons beau appeler, expliquer, nul ne répond, nous sommes pourtant assis à la même table, mais il n’y a plus de communion, nous dormons dans le même lit, mais nous ne dormons plus dans les mêmes rêves et chaque matin, collés l’un à l’autre, nous nous retrouvons un peu plus éloignés.
Là encore, les marchands de mirages, sexologues ou psychologues vont nous proposer leurs techniques de communication, et on communiquera étrangement avec son propre écho.
La Solitude n’en sera que plus vive, et plus douloureuse la rupture.
Entre nous, c’est le désert, et ce n’est plus le beau silence de nos nuits étoilées, mais le froid, l’absence à fleur de peau ; les mots qui sortent de notre bouche sont des scorpions mortels et chacun empoisonne l’autre du venin de ses accusations ou de ses justifications.
Ce que peut nous apprendre le désert, c’est que l’autre est un autre et, dans une véritable relation, on ne fait pas l’économie de la différenciation, que cette différenciation prenne les formes agressives du conflit ou les formes plus Sournoises de l’ennui.
« L’autre nous pèse », il résiste à nos volontés d’appropriation, il ne se laisse pas « réduire au Même ». Il n’est pas moi, il pense, il vit, il aime, « autrement », et c’est peut-être vers cette révélation que nous conduit le désert, la révélation de l’Altérité.
L’Autre irréductible à mes volontés de jouissance, de possessions, charnelles, affectives ou intellectuelles, « l’Autre comme visage », disait Levinas.
Je ne peux être déçu qu’à la mesure de mes attentes. J’attendais que l’autre réponde à une certaine image de l’homme ou de la femme, ou que nous répondions ensemble à une certaine image du couple héritée de nos parents ou de la société.
J’aimais « une autre moitié », la moitié qui me manquait sans doute, je n’aimais donc que moi-même, et je découvre un autre, qui dans son altérité n’est plus là pour combler mes manques, < boucher mon trou ».
Il est assez lui-même ou peut-être m’aime-t-il assez pour me décevoir, pour ne pas me répondre comme un miroir ou comme une somme de complaisance propre à m’enfermer dans mes revendications et frustrations infantiles.
Je rencontre alors « un autre entier », qui me force ou m’appelle à ma propre entièreté, cette entièreté qui n’affichera pas « complet », qui gardera toujours une soif pour accueillir l’autre, mais qui n’imposera plus ses manques et ne culpabilisera plus l’autre de ne plus les combler.
L’épreuve du désert entre deux humanités conduit à l’oasis d’une vraie rencontre, rencontre de deux libertés qui au-delà des régressions fusionnelles, et des impasses de la séparation, se découvrent capables d’Alliance.
Tous n’ont pas le courage de traverser ce désert.
Aux premiers refroidissements de la pulsion, aux premières affirmations de leurs différences irréductibles, ou à l’entrée dans la monotonie, l’ennui du quotidien, ils déclarent : « Je ne t’aime plus » et vont voir ailleurs, recommencer la même histoire, boire au même mirage, au moment même où la vraie source n’était pas loin, au bout de ce silence, de cette incompréhension, où l’on pardonne à 1’autre d’être un autre et où enfin on va peut-être pouvoir l’aimer et le chanter dans sa différence.
Il y a les déserts de sable, il y a aussi le désert des sabliers, le temps de la patience, instant après instant, découvrir le miracle qui fonde notre alliance.
Ce que nous apprend ce désert-là, c’est le non-attachement, la désappropriation de l’autre.
Aimer quelqu’un c’est renoncer à l’avoir, à en faire un avoir.
Dans ce renoncement nous est donnée la joie d’être, d’« être avec », sans attente, sans exigence, mais non pas sans lucidité, rigueur et tendresse.
Va vers toi-même », disait la bien-aimée au « bien-aimé dans le Cantique des cantiques. « Va vers toi-même », c’est aussi la parole de Dieu à Abraham.
Va vers ton désert, comme je vais vers le mien, c’est là qu’au détour des dunes nous nous rencontrerons, à l’oasis où, délivrés de nos soifs,
Nous serons le puits qui affleure l’un pour l’autre.
Jean-Yves Leloup
Extrait de « Déserts, Déserts »
Texte proposé par Aron O’Raney.
